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Pataboucan

Aprés l'Océan indien bientôt Patatriel
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Patrick GATEFAIT

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Retour annoncé vers des cieux moins bleus
February 25

Le cyclone passe

La nuit a été bonne ici à Boucan Canot, même si la mer est forte et qu'une pluie légère tombe.
Le Nord de l'Île, l'Est et le Sud sont gravement touchés, chutes d'arbres, accidents.
La radio donne des messages alarmistes, un pont emporté qui coupe cette île en deux, les compagnies annulent leurs vols.
A priori notre zone sera touchée dans la journée mais ce sera sans dégâts.
Les plages sont transformées, les cocotiers sont défeuillés, les coquillages à ramasser abondent sur les plages souillées, la mer subit les cyclones qui passent et touchent douloureusement la grande île de Madagascar, aidez ce pays si vous le pouvez, je connais ces gens courageux, vos dons ne seront pas perdus.
 
January 07

Les mots

Les mots.

 

Tiens, je viens d’écrire un mot, puis un autre et encore un autre et je n’arrête plus d’en écrire.

Ils se suivent, se précèdent, se doublent, s’empilent et s’organisent.

Mes yeux les lisent, mon cerveau les comprend ou les interprète, je m’amuse à les assembler en phrases, c’est si facile.

Facile si on les pèse pas, car les mots sont parfois lourds de sens, et si j’ai une gomme pour effacer les mots, je n’ai pas de balance pour les peser.

Pires encore sont les paroles…

C’est un autre sujet, traitons déjà celui des mots.

Ainsi, un soir dans ma boîte à lettres, le facteur me proposait d’aller à la poste de Saint Gilles Les Bains pour y retirer un colis.

Comme à l’habitude les gens font la queue devant l’entrée en bavardant, ils se connaissent, je ne les connais pas, mais je connais la plage, là juste derrière, et j’entends les vagues qui déferlent tout près.

Mon papier jaune et mon passeport à la main, j’arrive enfin au guichet.

L’employée me fait un grand sourire, il est tôt, prend mon papier et va puiser un paquet dans la grande corbeille métallique derrière elle.

Un coup d’œil au passeport, une signature et je repars avec mon colis.

Arrivé chez moi, j’ai ouvert le colis et découvert l’objet tant attendu : une balance à peser les mots.

Ce n’est pas une balance ordinaire vous vous en doutez.

Pas de grammes, ni de kilogramme, cette balance pèse les consonnes, les voyelles, les syllabes, fait la distinction entre les bons et les mauvais mots, sait reconnaître les différences entre les mots aimables et les mots d’amour.

Elle sait aussi peser les gros mots, décroiser les mots croisés et les libérer de leurs grilles, elle rattrape les mots en l’air, elle sourit des mots d’esprit et des jeux de mots.

Elle a des difficultés à peser les petits mots, ceux qui sont peints sur les murs également.

Nous reviendrons à notre balance plus tard, j’ai davantage envie de parler librement des mots, sans m’attarder sur leur sens, mais sur leur façon d’être, leur vie quotidienne, leurs joies, leurs souffrances.

Les mots des affiches collées sur les murs des maisons dans les pays où il fait toujours beau sont des mots heureux, mais les mots enfermés dans les pages d’un livre jamais ouverts sont eux très malheureux.

Les mots gravés dans le marbre des mausolées ou des tombes, vous croyez qu’ils ont la vie belle, eux qui évoquent la mort ?

Moi, je préfère les mots colorés des affiches des cirques qui passaient dans mon village quand j’étais enfant, le nom du clown que je déchiffrai était un mot magique !

Parler des mots sans parler de l’écriture m’amènerait à écrire un livre, mais ce n’est pas mon but, je me satisfais d’histoires courtes, j’économise mes mots.

Je m’amuse avec eux et les assemble pour vous, pour moi.

D’autres plus talentueux, les ont torturés et en fait des acrostiches, des anagrammes, des palindromes, des contrepets.

Je vous en donnerai des exemples plus loin.

Les mots font les discours, les poèmes, les romans, essais, histoires, et chansons, c’est leur côté noble, ils font aussi les listes de courses, les ordonnances, les jugements, ils sont doux ou durs, mais ce n’est pas de leur faute, c’est le ton de la voix qui leur donne un sens.

En plus les mêmes mots ont des sens différents et là c’est plus complexe à déchiffrer, tiens le mot sens, une négation, une faculté, la restitution d’une odeur, un chiffre, ce fluide de la vie, pas le choix il lui faut d’autres mots pour être compris.

Bon sang, je sens que sans ma carte je vais dans le mauvais sens, ça y est je me laisse perdre par les homophones.

Sans toi, je sens mon sang qui se glace, cent baisers de toi, il se réchauffera.

Dans le mot « mot », il y a la lettre M, la lettre O, la lettre T.

Si j’ôte O et T il me reste M, j’aime M, cette lettre qui se prononce en avançant les lèvres comme pour un baiser.

 

 

Pataboucan

 

La Réunion Décembre 2006

September 20

Le stylo de bois

Le stylo de bois.

 

Là prés de moi sur la table, mon stylo en bois, compagnon de tous les instants, confident de toutes ces années.

Nous sommes un peu fatigués lui et moi.

Nous avons tant écrit ensemble et tant voyagé.

Son capuchon est fendu, et laisse échapper parfois de l’encre noire.

Il n’a jamais failli et je le sens heureux, là, bien calé entre mon pouce et mon index, attendant avec impatience de former ces lettres qui seront des mots qui feront les phrases d’un courrier.

Des lettres, tant de lettres écrites.

Il a connu mes bonheurs et mes chagrins.

Il a écrit des messages jamais envoyés.

Il préfère écrire mes bonheurs et sa plume court plus vite sur le papier.

Le papier est important pour toi, tu deviens délicat avec l’âge, tu l’aimes lisse, ou très légèrement granité, tu ne veux pas que ta plume s’encrasse et laisse des traînées derrière elle.

Je sais tout ça et je choisis le papier que tu aimes.

Ah ce verbe aimer que tu as si bien conjugué pour moi, tu sais comme ma vie a longtemps été sage, compliquée parfois je l’admets, mais nous n’avons jamais été méchants toi et moi.

Des passions, des ruptures, la vie des hommes, la vie de tous les jours.

Difficile de rompre, tu n’es pas doué pour écrire ces lettres, tu hésites et buttes sur chaque syllabe, une rupture n’est jamais définitive, il reste toujours des sentiments souvent forts que nous ne savons pas traduire par des mots.

Nous pouvons nous tromper en parlant, nous n’avons pas cette excuse en écrivant, l’écriture est lente et réfléchie et elle reste.

Je t’ai encore emmené avec moi, dans ce pays chaud loin du bureau noir où tu as ta place, et tu tiens bon.

Nous avons beaucoup écrit, les brouillons de ses histoires et davantage de lettres à ses amis maintenant si loin.

Quand nous serons rentrés tu prendras un peu de repos, et si tu l’acceptes une belle plume toute neuve, large et un peu souple.

 

La Saint Patrick

La saint Patrick est d'origine irlandaise et se fête le 17 mars...

Origines

Saint Patrick, patron des Irlandais et des ingénieurs, serait né en Écosse ou au Pays de Galles (certains historiens disent en France!), vers 385.
Il avait rédigé son autobiographie dans le "confessio", ouvrage en latin datant de l'an 450.
Vers 16 ans, il aurait été enlevé et réduit en esclavage par des pirates Irlandais, durant 6 années. Il vécut en Irlande comme berger jusqu'à l'âge de vingt ans puis devint chrétien. Un jour, après une apparition de Dieu en personne qui lui conseilla de fuir pour regagner sa terre natale, il retourna chez les siens mais se rendit compte qu'il ne se sentait plus chez lui.
Il voyagea beaucoup pour finalement se retrouver en Irlande où il s'installa définitivement ; il se convertit à la vie religieuse. D'abord prêtre puis évêque, sa mission consistait à initier son pays au catholicisme. Il parvint à convertir le roi, puis fit construire de nombreux monastères, des églises, et forma des apôtres à poursuivre sa mission. Après avoir rencontré le Pape il fonda son propre évêché à Armagh, cité devenue centre catholique de l'Irlande au V è siècle.
Dans ses prêches il utilisait le
trèfle ("shamrock
" en anglais) lorsqu'il expliquait le mystère de la sainte Trinité (Père, Fils et Saint-Esprit = trois personnes en un seul Dieu), c'est pourquoi la représentation du trèfle est fréquemment attribuée à la célébration de Saint Patrick.
Selon une légende il aurait également débarrassé l'Irlande des serpents en les faisant périr dans les flots ; tous... sauf un, plus rusé, mais que Saint Patrick aurait fini par terrasser...
Après avoir évangélisé l'Irlande à partir de 432, il mourut le 17 mars 461.

Selon les historiens, il y aurait deux Saint Patrick : l'Ancien ( Palladius), dit le " vrai ", et Patrick le Breton, "le Jeune", qui serait né au Pays de Galles romain, à Banwen, et mort vers 492 / 493.

Vœux de Saint Patrick :

" Puissiez-vous avoir
Une maison contre le vent
Un toit contre
la pluie
L'amour d'une famille unie

Puissiez-vous toujours être entourés
De gens joyeux et d'éclats de rire
De tous ceux que vous aimez
Puissiez-vous avoir tout ce que votre cœur désire "

Traditions

La saint Patrick se fête chaque année le 17 mars, jour de sa mort.
La première fête de la saint Patrick n'a pas eu lieu en Irlande mais à Boston (Massachusetts, USA), en 1737.

A l'occasion de la saint Patrick, les Irlandais se rendent à l'église, mangent du corned-beef (bœuf en boîte de conserve) avec du chou, organisent des parades ; la bière coule à flots dans les pubs et tout le monde s'habille en vert, couleur traditionnelle de l'Irlande, si possible un trèfle accroché à leur boutonnière : le trèfle à trois feuilles est aujourd'hui un emblème national de l'Irlande, le pays aux verts pâturages.
Cette plante a été récemment associée à l'île verte : porter un trèfle à sa veste pour la saint Patrick n'est une coutume que depuis le XVII ème siècle. Jusqu'alors les Irlandais portaient une croix associée à Saint Patrick spécialement conçue pour l'occasion.
A la fin du XVIII ème siècle, le trèfle a été choisi comme emblème par les Volontaires de 1777. Mais ce n'est qu'au XIX ème siècle que le trèfle est devenu populaire et que les nouveaux mouvements nationalistes ont finalement accepté le trèfle comme un de leurs emblèmes.
La plupart des trèfles étaient considérés comme symboles de chance par les Irlandais déjà à l'époque des druides celtes, et cette superstition continue toujours d'exister pour de nombreuses personnes de toutes nationalités. Le trèfle à quatre feuilles est rare et également signe de chance.

Les "Leprechauns" sont un autre symbole de la saint Patrick : ce nom est tiré de l'ancien nom irlandais "lechorpan" qui signifie "petit homme" (ils mesuraient 1 pied, soit environ 33 centimètres). C'est une race mythique d'elfes facétieux qui possédait de nombreuses richesses. La barbe et les cheveux roux ou blancs, ils avaient les yeux verts et les oreilles pointues Souvent vêtus de vert, coiffés d'un chapeau haut de forme ou d'un tricorne, portant des chaussures à boucle qu'ils confectionnaient généralement eux-mêmes grâce à leur talent de cordonniers, ils étaient plutôt avares, fumaient la pipe et avaient un certain penchant pour l'alcool (whisky, bière...).
Celui qui parvenait à capturer un Leprechaun pouvait le forcer à révéler la cachette de son trésor (selon la légende ils avaient l'aptitude d'accorder 3 vœux aux mortels réussissant à en attraper un)... mais il devait faire attention à ne pas le perdre de vue, car les Leprechauns sont des êtres très rusés et malicieux prêts à tout pour échapper à leur captivité !
On raconte aussi que souvent l'or se trouvait au pied d'un arc-en-ciel.

La fête de la saint Patrick s'est répandue un peu partout dans le monde depuis l'émigration des Irlandais au XIX ème siècle, et avec la culture celte qui compte de plus en plus d’adeptes.

Deux dictons célèbres illustrent la saint Patrick en France :
· "Quand il fait doux à la Saint Patrice de leurs trous sortent les écrevisses"
· "Sème des pois à la Saint Patrice tu en auras à ton caprice"

September 19

La Ravine Saint Gilles - leconte de Lisle

La ravine Saint-Gilles

La gorge est pleine d'ombre où, sous les bambous grêles,
Le soleil au zénith n'a jamais resplendi,
Où les filtrations des sources naturelles
S'unissent au silence enflammé de midi.

De la lave durcie aux fissures moussues,
Au travers des lichens l'eau tombe en ruisselant,
S'y perd, et, se creusant de soudaines issues,
Germe et circule au fond parmi le gravier blanc.

Un bassin aux reflets d'un bleu noir y repose,
Morne et glacé, tandis que, le long des blocs lourds,
La liane en treillis suspend sa cloche rose,
Entre d'épais gazons aux touffes de velours.

Sur les rebords saillants où le cactus éclate,
Errant des vétivers aux aloès fleuris,
Le cardinal, vêtu de sa plume écarlate,
En leurs nids cotonneux trouble les colibris.

Les martins au bec jaune et les vertes perruches,
Du haut des pics aigus, regardent l'eau dormir,
Et, dans un rayon vif, autour des noires ruches,
On entend un vol d'or tournoyer et frémir.

Soufflant leur vapeur chaude au-dessus des arbustes,
Suspendus au sentier d'herbe rude entravé,
Des boeufs de Tamatave, indolents et robustes,
Hument l'air du ravin que l'eau vive a lavé ;

Et les grands papillons aux ailes magnifiques,
La rose sauterelle, en ses bonds familiers,
Sur leur bosse calleuse et leurs reins pacifiques
Sans peur du fouet velu se posent par milliers.

À la pente du roc que la flamme pénètre,
Le lézard souple et long s'enivre de sommeil,
Et, par instants, saisi d'un frisson de bien-être,
Il agite son dos d'émeraude au soleil.

Sous les réduits de mousse où les cailles replètes
De la chaude savane évitent les ardeurs,
Glissant sur le velours de leurs pattes discrètes
L'oeil mi-clos de désir, rampent les chats rôdeurs.

Et quelque Noir, assis sur un quartier de lave,
Gardien des boeufs épars paissant l'herbage amer,
Un haillon rouge aux reins, fredonne un air saklave,
Et songe à la grande Île en regardant la mer.

Ainsi, sur les deux bords de la gorge profonde,
Rayonne, chante et rêve, en un même moment,
Toute forme vivante et qui fourmille au monde
Mais formes, sons, couleurs, s'arrêtent brusquement.

Plus bas, tout est muet et noir au sein du gouffre,
Depuis que la montagne, en émergeant des flots,
Rugissante, et par jets de granit et de soufre,
Se figea dans le ciel et connut le repos.

À peine une échappée, étincelante et bleue,
Laisse-t-elle entrevoir, en un pan du ciel pur,
Vers Rodrigue ou Ceylan le vol des paille-en-queue,
Comme un flocon de neige égaré dans l'azur.

Hors ce point lumineux qui sur l'onde palpite,
La ravine s'endort dans l'immobile nuit ;
Et quand un roc miné d'en haut s'y précipite,
Il n'éveille pas même un écho de son bruit.

Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
L'illusion t'enserre et ta surface ment :
Au fond de tes fureurs, comme au fond de tes joies,
Ta force est sans ivresse et sans emportement.

Tel, parmi les sanglots, les rires et les haines,
Heureux qui porte en soi, d'indifférence empli,
Un impassible coeur sourd aux rumeurs humaines,
Un gouffre inviolé de silence et d'oubli !

La vie a beau frémir autour de ce coeur morne,
Muet comme un ascète absorbé par son Dieu ;
Tout roule sans écho dans son ombre sans borne,
Et rien n'y luit du ciel, hormis un trait de feu.

Mais ce peu de lumière à ce néant fidèle,
C'est le reflet perdu des espaces meilleurs !
C'est ton rapide éclair, Espérance éternelle,
Qui l'éveille en sa tombe et le convie ailleurs !

Le bâton traditionnel

Le bâton traditionnel.

 

Au début de ma vie, j’étais un petit arbre, acacia est mon nom.

Je poussais lentement dans le sable brûlant du désert au milieu d’une forêt au bord d’un oued.

Un filet d’eau suffisait à nourrir ma famille.

Au fur et à mesure que les jours et les nuits passaient, je grandissais, de longues racines descendaient plus profond dans le sol chercher la latérite, mon tronc maigre s’ornait de branches basses.

Les jolies feuilles vertes et les épines creuses devenaient plus nombreuses.

Après plusieurs années, un printemps, je me suis retrouvé couvert de boutons, je croyais que je traversais une crise d’adolescence, mais non c’était une véritable épidémie, tous les arbres voisins étaient touchés.

J’ai été soulagé quand mes boutons se sont ouverts et se sont transformés en longues grappes de fleurs jaunes.

Il fait très chaud ici, si chaud que mes feuilles se racornissent dans la journée quand le soleil blanc est au plus haut, mon tronc et mes branches se renforcent, mon bois devient très dur.

Les dromadaires sauvages passent souvent, et nous y laissons des feuilles, heureusement, ils préfèrent brouter l’herbe rare.

Ils dérangent les grosses sauterelles cachées dans mes branches et font fuir les oiseaux de toute sorte posés sur moi à l’abri de la chaleur plombante.

Je suis mieux ici que mes cousins du bord des routes et des pistes salis par la poussière des camions, ou ceux qui sont en ville couverts de sacs en plastique et entourés de carcasses de voitures.

Je ne supporterais pas l’odeur et les fumées des camions de carburant qui viennent se ravitailler au port de Djibouti.

Une légende rapporte que les acacias se protègent des animaux en abritant dans leurs épines creuses des fourmis mordeuses, ce n’est pas une légende, j’en abrite beaucoup et les paie en leur donnant un peu de ma sève sucrée dont elles sont friandes.

Les chèvres et les dromadaires ne s’attardent jamais.

Les saisons passaient alternant du chaud au frais, mes branches s’étaient organisées en une large ombelle, elles étaient suffisamment hautes pour échapper à la gourmandise des dromadaires mais suffisamment fortes pour porter les chèvres qui n’hésitent pas à nous escalader.

J’étais à l’écart du chemin des hommes que je voyais au loin pousser des troupeaux de bétail.

Cette quiétude n’a pas duré, et un soir, je m’en souviens très bien, la lune était pleine, entourée de milliers d’étoiles, quand une caravane de nomades est arrivée.

Hommes, femmes, enfants et bétail se sont arrêtés au bord de l’oued, mes feuilles tremblaient de peur, ou c’était le vent, les sauterelles se sont tues et les oiseaux s’agitaient dans leurs nids.

Le lendemain, très tôt, le soleil à peine levé, les hommes ont installé leur campement, ils ont ramassé nos branches mortes en lourds fagots et étalé leurs couvertures et leurs nattes sur nos branches.

Les femmes puisaient l’eau de l’oued.

Elles ont enflammé les tas de branches, j’entendais le bois qui claquait sous la morsure des flammes, des étincelles montaient en longues volutes en un dernier salut à la forêt.

Le grand acacia, celui dont les graines m’avaient fait naître a été abattu à la hache. Sa souffrance a duré longtemps, son bois était si dur et si noueux que deux hommes se sont épuisés pour le coucher et le transformer en longues perches qu’ils ont planté en cercle, on devinait qu’ils construisaient un abri, et le soir un toukoul marquait le centre du campement, d’autres arbres ont été sacrifiés ce jour là, la clairière est devenue un petit village.

La semaine qui a suivi était plus calme même si tous les matins nous étions endoloris d’avoir supporté les enfants braillards qui grimpaient dans nos branches, surveillés de loin par les vieillards assis sur des nattes ou des cartons, mâchant du khat en psalmodiant les versets du coran.

Un vendredi, l’un d’eux s’est levé lentement et s’est approché de moi, caressant mon bois de ses mains sèches  et noueuses, la sensation était agréable jusqu’au moment ou il a sorti son long couteau recourbé de l’étui accroché à sa ceinture.

Ma première branche a été tranchée d’un seul coup de sabre et de la sève a coulé de ma blessure, ce geste  a été si brusque que je n’ai pas souffert du tout – même pas mal - .

Le vieil homme s’est éloigné traînant ma branche, mon bras derrière lui.

Il est retourné sur sa natte et a commencé à peler mon écorce.

Ce bras, cette branche devenait bâton. Il a pris un bout de charbon de bois dans le feu éteint et a dessiné des motifs traditionnels sur le bois blanc.

Avec un petit couteau, il a sculpté le bâton, commençant par le haut, ses jambes croisées se couvraient de copeaux.

Je devinais une tête d’homme en haut du bâton et des animaux sauvages sur sa longueur.

Après trois jours de travail, lent et précis, le bâton était prêt.

Avec de la terre ramassée dans l’oued, des feuilles et des racines, l’homme a fabriqué des teintures et a peint son bâton selon la tradition.

Il était si beau que je n’ai pas regretté cette branche.

L’homme ne se déplace plus sans ce beau bâton qu’il a bien en main et qui va l’accompagner dans ses voyages.

 

Ma vie continue, une branche repousse sur la plaie, les enfants sont devenus grands comme moi, les hommes construisent un nouveau port et j’espère que notre forêt sera épargnée.

 

Djibouti, Résidence de l’Europe – 2 septembre 2006.

Les berniques

Les berniques.

 

En Bretagne, sur la côte sauvage, c’est l’été, il fait beau.

L’eau très bleue montre des buissons de longues algues vertes qui ondulent sous le mouvement des vagues.

Les talus alentour sont fleuris de bruyère et de genêts, et les chalands se promènent autour des boutiques de souvenirs ou sont attablés sur les terrasses des crêperies.

Les mouettes survolent le port attendant le retour des bateaux de pêche.

Un vieux pêcheur est assis sur un banc, en bleus de travail fumant une pipe courbée.

La mer est calme et vient doucement caresser les rochers qui affleurent.

Une bernique est collée sur l’un d’eux.

Elle se déplace lentement sur son seul pied, et depuis des jours, doucement elle monte vers le sommet du rocher.

Sur le rocher d’en face, une bernique fait le même lent parcours.

Ces berniques s’aiment et tentent de se voir, hélas des siècles les séparent, car comparés aux berniques les escargots sont de grands sprinteurs.

Ainsi, les deux berniques énamourées se contemplent de loin, s’envoyant des messages d’amour en se trémoussant.

Cela dure le temps que la mer les recouvre.

Les vacanciers qui marchent sur les rochers ne savent pas ces choses, ils ramassent crabes, crevettes, bigorneaux ou pêchent à la ligne, ils ne s’intéressent pas aux berniques ou si peu, les coquilles vides, les chapeaux chinois, vite ramassés, vite jetés.

S’ils savaient ils ramasseraient la bernique et la porteraient vers l’autre rocher.

L’homme ne sait pas lire la nature.

Vers la fin du mois de septembre, le village avait retrouvé son calme, les touristes étaient partis, les terrasses des bars étaient désertes.

La mer s’est agitée, les vagues sont devenues grosses, frangées d’écume blanche et mousseuse.

Elles frappaient les rochers de nos deux berniques, violemment et avec fracas.

Les berniques s’agrippaient de leur unique pied ventouse.

L’une d’elles, malheureuse de cette séparation, et épuisée décida de se laisser emporter, de profiter de cette vilaine marée pour se faire porter ailleurs et tenter d’oublier cet impossible amour.

Prise par une énorme vague, elle s’éloigna de son rocher, étourdie, roulée, pivotant sur son chapeau pointu de bernique.

Elle fut secouée le temps de la marée, et comble du bonheur une dernière vague la déposa dans le creux du rocher de son aimée.

Le lendemain, endolorie, commotionnée, elle ouvrit tous ses yeux et dans ce flou, ce vertige, elle reconnu son amour.

Elle la rejoignit si vite que de mémoire de bernique, jamais l’on vit de bernique se déplacer si vite.

Maintenant quand vous vous promènerez sur les rochers regardez bien dans les creux vous y trouverez des berniques qui s’aiment sans bruit.

 

September 18

La valise

Je suis là, dans ce coin d’une pièce de sa case, vide.

J’attends qu’il vienne et me remplisse.

J’attends qu’il me traîne vers un nouveau voyage.

Il ne me dit pas où je vais devoir le suivre.

Je n’ai pas de répit, je ne me repose jamais.

Je ne peux soigner les coups qui me marquent.

Cabossée, rayée, déformée, je ne suis qu’un vulgaire objet.

Il a passé un temps fou à me choisir, il m’a ouverte, tâtée, vérifiée et s’est enfin décidé à me choisir, moi, parmi tant d’autres.

Au passage il m’a fait les poches !

Vous l’avez deviné, je suis sa valise.

Je ne peux vous décrire ce que j’ai transporté depuis tant de temps.

Oh toujours les mêmes choses auxquelles il m’a habitué, la trousse de toilette, il y manque toujours quelque chose, il est toujours pressé.

Il n’y a pas très longtemps il a oublié son peigne, étonnant qu’à son âge il ait encore des cheveux, mais bon il a passé deux jours à Mayotte pour en trouver un.

Je n’aime pas Mayotte, quand il quitte sa chambre il me laisse avec les cafards et les scolopendres, j’ai trop chaud.

Il ne pense jamais à laisser mes fermetures ouvertes pour que je respire !

Vous ne savez pas ce qu’est la vie d’une valise, vous êtes bien tous les même, les voyageurs.

Laissée sur le tapis à l’enregistrement, on me pèse, comme si je pouvais gérer mon poids, on me dit trop lourde mais je n’y suis pour rien moi.

On me colle des étiquettes, autre signe d’appartenance, c’est vrai que je ne sais qu’au dernier moment où il m’emmène, et que malheureusement je ne saurai le retrouver sans ces marques.

Je ne suis heureuse que quand il me perd, ah ce sourire de satisfaction quand il me retrouve enfin.

Je suis restée toute seule pendant deux jours à Salt Lake City, c’est loin comme ville !

Tous les jours il est venu, et moi, dans la soute je me demandais ce qu’il attendait pour me sortir de là, coincée entre d’autres valises et sacs.

Étouffée, pas moyen de parler, cadenassée.

Il y a une chose que je ne supporte plus, le passage aux rayons « X » dans les aéroports, on me fouille, on me scrute, comme une délinquante, moi qui suis carrée et qui ne transporte jamais rien de particulier, un jour peut être un douanier demandera à me contrôler et je serai toute émue par cette attention.

Je suis petite, mais dans les normes et pour les voyages courts, je suis en cabine, pas loin au-dessus de lui avec pour compagnie son sac photo et son sac informatique.

Évidemment je porte son sac à dos vide, qu’il emmène en balade, c’est un veinard ce sac, sauf qu’au retour, il le bourre de ses vêtements sales et moi je ramène les petites choses achetées sur place, les petits cadeaux et ses dossiers, c’est bien fait pour le sac à dos.

La dernière fois, il a acheté de l’essence d’Ylang Ylang, et il a hésité longtemps avant de me les confier, car l’un de ses collègues qui avait acheté la même chose, a eu la mauvaise surprise d’inonder sa valise et a dû jeter ses vêtements.

Eh bien une bouteille s’est vidée, mais avec le double emballage je n’ai pas été trempée, une chance.

Depuis je sens très bon, pas trop et les autres valises vont sûrement me traiter de chochotte la prochaine fois.

Il m’emmène bientôt chez lui à Triel, mais je connais déjà.

Il va me mettre dans la penderie avec les autres bagages.

Je me plains mais je ne suis pas malheureuse, j’en connais d’autres qui sont couvertes d’auto collants, l’Hôtel Machin, la Pension Chose, Air Machin ou Compagnie Chose ou pire de peinture pour être reconnues, moi non j’ai un ruban de couleur sur ma poignée et c’est plus discret.

J’ai aussi une carte de grande voyageuse et je suis avec lui dans les petits salons à attendre l’avion, au lieu d’être avec les sacs à dos dans des salles d’attente surpeuplées, je côtoie des valises luxueuses, Lancel, Vuitton tirées par des voyageurs bruyants qui ont l’air important, téléphone mobile à l’oreille et qui traitent des affaires.

Lui, il s’en moque, il est dans son coin, lit le livre que je garde dans ma pochette de devant, et qu’il retrouvera dans l’avion.

Je ne fais pas que de l’avion, je fais de la voiture couchée comme je préfère, ou du bateau quand nous allons en Angleterre chez ses copains.

Je serai triste quand il ne voyagera plus et que je devrai l’accompagner à l’hôpital ou ailleurs, mais bon, il ne faut pas penser à ces évènements.

Je ne voudrai pas non plus me retrouver perdue pour toujours à cause des compagnies pas très sérieuses qu’il doit utiliser parfois, avec des avions à hélice comme avant, je finis souvent un peu dérangée par les trous d’air, avec des choses qui bougent dans mon corps de valise.

C’est drôle, il ne me prête jamais, je n’ai voyagé qu’avec lui, des fois je me suis retrouvée en soute avec la valise d’une copine à lui, mais c’est pas souvent, il va quand même falloir qu’il se décide un jour, j’en ai un peu marre de voyager seule !

 

Boucan Canot le 7 avril 2006.

 

 

 

La bulle de savon

La bulle de savon.

 

Quand nous étions enfants, nous nous amusions à faire des bulles de savon, souviens toi, c’était hier.

Nous agitions l’outil en plastique dans son tube et gonflant très fort nos joues, nous faisions les bulles les plus grosses, il n’était pas facile de les décoller de l’œillet.

Ensuite, nous suivions ces bulles colorées jusqu’à ce qu’elles éclatent.

Parfois, du savon tombait dans nos yeux et nous arrêtions de jouer et nous pleurions.

Une bulle, c’est fragile et éphémère, une bulle c’est unique.

Quand l’air qu’elle contient se réchauffe, elles explosent en fines gouttelettes.

Il y a les bulles ordinaires, celles que font les enfants, et les bulles spectaculaires, celles qui font leur show à la télévision.

Elles sont énormes, sphériques ou cubiques, très colorées.

L’artiste les colle les unes aux autres, forme des grappes, il emprisonne les petites dans les grandes, les remplit de fumée.

Il se fâche quand on leur demande leur métier : bulleur ce n’est pas un métier.

Tout ce long discours pour te raconter l’histoire de la petite bulle de savon.

L’enfant m’avait faite petite mais ma coquille de savon était épaisse et solide.

J’étais un peu lourde, alors j’ai commencé à descendre vers le sol et j’allais éclater quand une légère brise m’a sauvée en me soulevant, je suis montée doucement, oh très doucement.

Quand j’ai vu l’enfant en bas, les yeux agrandis par l’effort qu’il faisait pour me suivre, j’ai su que je partais pour un long voyage.

Mon ascension a continué et j’ai commencé à voir de somptueux paysages, des troupeaux et des maisons.

J’ai eu bien des frayeurs et de grandes difficultés à m’éloigner des insectes fatigués qui voulaient se poser sur moi pour prendre un peu de repos, imagines une libellule sur ma peau si fine.

Depuis quelques jours j’ai trouvé un abri, mais c’est vrai tu ne me voies plus, mais le petit nuage gris dont je te raconterai l’histoire plus tard, lui tu peux le voir.

Il n’est pas dangereux, il ne sait pas encore pleuvoir, il a perdu ses parents.

C’est un nuage très doux et je suis bien contre lui.

As-tu trouvé ton abri, toi en bas si petit, veux tu venir me rejoindre et monter sur le nuage.

C’est facile, mais il te faut une grande bulle dans laquelle tu monteras pour m’atteindre.

Un grand souffle de vent et tu seras là avec moi, n’oublies pas quelques petites affaires et ne te poses pas de question, c’est un rêve.

 

Yellowstone juillet 2005.

La gomme

Je suis une gomme, un petit bloc blanc, un petit objet vivant, mais seule dans sa trousse rouge.

Il ignore que je pense, je ne suis qu’un accessoire aux angles émoussés, une chose enfermée.

Mais non, je ne suis pas seule dans la trousse rouge, d’autres objets sont là couchés près de moi, il y en a qui m’aiment, d’autres me détestent ou m’ignorent.

Mais aucun de ces objets ne peux rien contre moi, je suis la gomme, celle qui efface, supprime, et corrige !

Le crayon papier, lui ne m’aime vraiment pas, il sait que j’attends qu’il écrive et qu’à la moindre erreur, je le corrige.

Il y a deux corrections, la légère qui laisse encore la trace de l’écrit et la sévère qui va user le papier jusqu’à ce que plus rien ne soit visible.

Je n’aime pas les corrections sévères, c’est usant et ça me fait mal aux angles.

Il y a dans cette trousse quelque crayon de couleurs, des coriaces ceux avec plein de publicité sur le corps, on ne m’appelle pas souvent pour les corriger, sauf quand ils ont tendance à déborder sur les limites des albums à colorier, c’est normal, ils veulent s’étaler.

Les feutres et le stylo de bois m’ignorent et je suis vexée, j’aime bien l’odeur des feutres.

Il y a des surligneurs, jaunes, verts, bleus, brillants et crâneurs.

Le stylo de bois ne les aime pas, ils lui font baver son encre.

Les ciseaux et la colle ne font pas partie de notre petit monde, ils n’ont rien de commun avec l’écriture.

Parfois, je me surprends à rêver, je voulais être pour lui, la gomme magique.

Un jour, j’étais installée à l’arrière de l’auto dans sa sacoche, entre les deux sièges, il faisait chaud, très chaud dans ma trousse en plastique rouge.

Je les entendais bien devant parlant du temps qu’il faisait et des nuages gris qui apparaissaient, et si je ne sais pas gommer les paroles, je sais gommer les nuages, les gris et les noirs surtout, je me régalerais s’ils me laissaient faire, lui le plus âgé n’est pas poète, mais le jeune garçon assis à ses côtés n’attends que çà, c’est si magique !

Il y a les nuages noirs, mais pour les idées noires, c’est compliqué, impalpable, fugitif, à peine tu te prépares qu’elles ont disparu, tant mieux pour lui.

Il faut que je vous dise, il y a un travail que je n’aime vraiment pas, mais alors pas du tout, c’est quand il me prend entre ses doigts pour mettre à jour son répertoire d’adresses et de téléphone, il y a aussi les adresses mail maintenant.

Quand un de ses amis change d’adresse, ça va, j’efface, il change, c’est mon travail de gomme après tout, mais quand il faut gommer des noms, les effacer pour toujours, je déteste franchement.

Il y a des noms de personnes disparues et d’autres qu’il n’aime plus, une corvée.

Je sais que lui aussi il souffre, quand il efface, il se souvient, il hésite et je gomme.

Il faut que je vous raconte un truc sur les crayons papier, ce sont des imbéciles, ils ont une gomme, là au dessus de la tête pour se corriger eux même, il y en a un dans la trousse avec nous, tout brillant, un critérium, c’est pas joli comme nom.

Il a plein de mines dans son tube, il se croit fort, mais sa gomme est toute petite elle s’use vite et se casse, alors il me prend et je finis le travail, la gomme est par terre, toute bête.

J’aurais aimé travailler avec quelqu’un qui ne se trompe jamais, j’aurais eu moins de travail et je serais restée belle plus longtemps, mais les gens qui ne se trompent pas n’existent pas.

On peut rêver non ?

Je suis tombée amoureuse une fois d’une gomme à encre, mais elle était dure avec moi, rugueuse, nous nous sommes séparées et nous avons été obligées de changer de trousse.

J’ai plein de copines gommes que je rencontre dans son bureau, elles sont tellement usées qu’elles sont devenus rondes et môches, elles vont finir dans la corbeille à papier, je ne suis pas pressée, maintenant je suis à la retraite, il écrit à l’ordinateur, mais je suis toujours dans sa trousse, je crois qu’il me préfère à ces trucs nouveaux, les rubans correcteurs, les flacons de peinture blanche, qui prennent trop de place, la trousse est pleine.

Vous ne saviez pas ce qu’est la vie d’une gomme, mais il fallait que j’en parle, c’est plus fort que moi.

 

Yellowstone le 15 juillet 2005.

March 14

Le nuage

Tu te souviens, Maxime de ce petit nuage gris perdu dans ce grand ciel bleu au dessus de la route qui nous menait à Rushmore ?

Nous voulions le gommer avec la gomme à nuage, pour ne pas être mouillés par la pluie.

Il ne savait pas pleuvoir, il était si petit et n’avait pas appris.

Il aurait pu éteindre cet incendie qui commençait à détruire la forêt de pins, et qui faisait fuir ces animaux que nous aimons regarder.

Quels animaux ? Je suis sûr que tu t’en rappelles, comment ils étaient, comment ils s’appelaient.

Les antilopes – Pronghorn – les chevreuils – mule deer et aussi peut être dans cette forêt des black bear, ces ours parfois dangereux.

Ainsi ce petit nuage a vécu sa vie d’enfant nuage, abritant quelque temps la bulle de savon que l’enfant en bas avait faite.

Il a connu son premier chagrin quand la bulle a explosé en fines gouttelettes.

Il est passé au dessus des mers chaudes du Pacifique, se gonflant de toute cette vapeur qui montait.

Il est devenu un grand nuage très lourd et plein d’eau.

Je t’assure il était vraiment obèse.

Il était si gros qu’il ne pouvait aller très vite, il avançait doucement vers l’Île de la Réunion.

Le soir le soleil couchant lui donnait de belles couleurs, tout autour de ses rondeurs, des jaunes, des rouges, embelli par cette dernière lumière du jour finissant.

Il avançait doucement disais- je, jour après jour, nuit après nuit, il est passé au-dessus de moi, arrosant ensuite la côte Est de l’Île, il se vidait un peu, se mettait au régime, arrosant d’un peu d’eau les arbres et les fleurs, les pieds de vanille aussi, leur donnant de la vie et de l’élan pour continuer à s’enrouler autour des troncs, vers la cime.

Il a vu les montagnes, les ravines et le volcan, il a vu les petits hommes qui enfilaient un lainage, le nuage avait masqué le soleil.

Il continuait sa route tranquillement, en gros pépère nuage, il gonflait ses joues, son ventre.

Il devenait noir et plein d’eau, des tonnes d’eau.

Il tirait sa grande ombre derrière lui, et a fini par disparaître, avalé par la nuit tropicale.

Au petit matin, essoufflé, il est enfin parvenu dans la grande île de Madagascar.

Il s’est fardé des couleurs pastel du soleil levant.

Réveillé, il s’étire, traînant de longs voiles rose pâle.

Il n’a pas pu retenir une petite averse tiède, les nuages aussi font pipi le matin.

Ce jour là, les nuages s’étaient donné rendez vous au dessus de Tananarive et vers midi, ne faisaient plus qu’un, ils parlaient tous ensemble de la pluie et du beau temps, leur sujet de discussion favori, ils évoquaient les oiseaux qui partagent leur espace.

Notre nuage a parlé de la bulle de savon, son amie de voyage qui a disparu.

Ils étaient émus à écouter l’histoire et ont versé quelques larmes qui ont mouillé les hommes en bas.

Ces petits hommes ont levé la tête, ils ignorent que les nuages peuvent parfois pleurer, ils ne sont pas poètes.

Tout ce petit monde de nuages continuait à bavarder et à s’échauffer, les discussions devenaient orageuses, on se bousculait à grands coups.

L’atmosphère était électrique, les nuages ne se contrôlaient plus, se laissaient aller dans une grande colère.

Les éclairs fusaient longs et brillants, les nuages grondaient.

Qui avait déclenché cette bagarre, nul n’aurait pu le dire, mais c’est comme ça que naissent les orages.

Les hommes courraient pour s’abriter, l’eau tombait en lourdes gouttes qui frappaient le sol poussiéreux.

Les chiens hurlaient et le bétail s’agitait.

Les chiens n’osaient plus bouger de leur abri sous le manguier.

Ils détalèrent toutefois quant un éclair plus violent que les autres vint détruire l’arbre voisin, un magnifique frangipanier.

Les rues inondées, plus de trous, un torrent de boue voilà le résultat de la colère des nuages.

Ils avaient fini de se vider de leur eau, ils pâlissaient, ils mourraient.

Leurs éclairs étaient plus rares.

Leur groupe se disloquait, la belle entente du matin n’était plus.

Notre nuage avait réussi, grâce à une brise complice à s’éloigner de cette bagarre.

Lui aussi avait souffert, il était blanc de fièvre.

Il était redevenu petit nuage et s’en allait maintenant vers la grande Afrique.

Il passera un jour prochain au dessus de chez toi, il te dira m’avoir vu.

Lâches un ballon avec un petit mot accroché à la ficelle.

Ton ballon, comme la bulle ira se blottir contre la masse cotonneuse et à son prochain passage à La Réunion, le nuage jouera au facteur.

 

 

Boucan Canot le 26 Octobre 2005.

 

Les fleurs séchées.

J’ai trouvé des fleurs séchées dans un livre acheté à la brocante.

Il y avait beaucoup de badauds à cet endroit, la place du village.

Certains passaient vite, d’autres s’ennuyaient, venant tuer ce temps dont ils ne savent que faire.

Il y a les curieux, ils prennent les objets, les tournent et les retournent, interrogent le voisin et finalement demandent au vendeur à quoi ils pouvaient servir.

Les collectionneurs vont droit vers le stand, parlent en connaisseurs pendant un long moment, essayent de  partager leur passion.

Leurs enfants font des tours sur le manège installé dans l’angle de la place là où sont les bancs.

Les antiquaires sont venus le matin très tôt, ils sont déjà repartis avec des meubles de famille mal entretenus, abîmés d’avoir tant servi.

J’aime bien ces lieux, les brocantes, les marchés, anonyme parmi d’autres anonymes, étranger aux gens du village qui s’interpellent par-dessus les étals.

J’essaie de deviner la vie des vendeurs à travers  ces objets qu’ils abandonnent.

Les objets quotidiens, ceux que nous achetons sans les regarder ne m’intéressent  pas.

Les vêtements d’enfants étalés là disent que les enfants sont devenus grands, ils ne sont pas loin et vendent à leur tour les jouets dont ils n’ont plus besoin, les jouets dont ils ont épuisé le pouvoir magique.

Mais as-tu remarqué que sur ces planches il n’y a jamais d’ours en peluche ?

Ces premiers jouets, tant caressés, froissés, au pelage plat, les éponges à chagrin d’enfant auxquels souvent manque un œil ou la truffe !

Parfois dans ce déballage de vie nous allons trouver l’objet qui va nous plaire à notre tour.

Un objet d’hier, comme ces cadres métalliques que je collectionne, sous le verre desquels, il y a encore la photo de l’aïeul, droit, figé dans son uniforme de soldat, de la grand-mère, jeune et belle, son bouquet rond de mariée à la main.

J’ai acheté un livre, à la couverture cornée d’avoir été tant lu.

Je l’ai ouvert et des fleurs séchées sont tombées sur le tapis, je les ai ramassées avec précaution et remises entre les pages du livre.

Ce livre, je l’ai écarté, il n’était plus important, les fleurs seules m’occupaient l’esprit.

Elles m’étaient inconnues, elles avaient voyagé dans ce livre, elles venaient de loin.

Leurs belles couleurs d’autrefois avaient pâli, leur parfum avait été absorbé par le papier qui avait jauni.

Était- ce une femme ou un homme qui les avait placées là ? Une femme probablement, les femmes aiment se souvenir.

Cette femme, cet homme, non c’est une femme qui a cueilli ces fleurs lors d’une promenade.

Elle les a cueillies pour les regarder de près, les a approchées de  son nez et respiré très fort leur odeur.

D’ailleurs comment sait-on que les fleurs sentent bon ou non ?

Elle est rentrée chez elle, les fleurs entre les doigts, des fleurs qui fanaient déjà, privées de sève, et réchauffées d’avoir été serrées.

Un livre était là, abandonné sur une desserte.

Les fleurs ont trouvé une place entre les feuillets qu’elle avait lus, puis le livre a rejoint la grande bibliothèque avec d’autres qu’elle reprendra un jour.

Plus que ce livre que je tiens, c’est l’histoire de ces fleurs qui m’interpelle, j’ai laissé tant de fleurs dans mes livres, mais chacune d’elle me rappelle le moment où elles y ont été mises.

J’ai une autre manie, qui n’en a pas ? A la première page d’un ouvrage j’écris mon nom et le lieu où j’ai commencé et fini de le lire, ainsi celle qui achètera ce livre plus tard saura où les fleurs ont été cueillies.

 

J’aime mettre des fleurs dans mes courriers, les cactus pour le percepteur évidemment, et lors de ma ballade d’aujourd’hui, j’en ai collecté d’autres, bleues et jaunes.

 

J’aurais aimé ne pas les couper seul, le long de cette route baignée de soleil ici sur le caillou de La Réunion, mais c’est comme çà, elles seraient mieux à leur place si je les avais laissées, ou dans un vase pour y vivre encore un peu, enfin elles sont dans ce livre près de la desserte et me rappellerons le temps de la ballade d’aujourd’hui.

 

La Réunion le 22 octobre 2005.

 

 

la vague

Bonjour, je suis une toute petite vague, tu sais les petites vagues timides, peu profondes, qui viennent caresser le sable des plages, et qu’un creux de rocher absorbe.

Nous y formons de petites mares où vivent de petits animaux, poissons et coquillages.

Pour eux je suis importante, je suis la vie, je me sens grande.

Il y a longtemps que je suis une petite vague, je serai grande un jour, je le sais j’en ai parlé avec une grande vague, très vite, elle déferlait, c’est le verbe pour les grandes vagues.

Je lui ai demandé, « serais je grande, un jour ? », et la grande vague en se retirant m’a répondu : «  V’ouif’ ».

Je suis une très jeune vague, je ne sais pas faire d’écume comme les grandes vagues, je sais juste faire des petites bulles, et pas davantage.

Je suis petite, je suis la vague enfant, je suis heureuse, insouciante, je suis la vague dans laquelle les enfants pataugent.

Il suffit d’une vague plus grande, qui les inonde, les effraie et les fait courir en criant, pleurant vers le sable , rejoignent leurs parents qui vont les serrer contre eux, les sèchent, et les réchauffent, les grosses vagues sont souvent froides.

Moi, la petite vague, je ne fais peur à personne, le soleil me chauffe, et je deviens caresse sur les pieds des enfants.

Pourtant, j’ai tant envie d’être grande.

Je veux partir et gonfler sous le vent.

Aujourd’hui, la tempête m’a emportée.

J’ai pris le large, quitté mon rocher, comme la petite bernique, mais c’est une autre histoire, quitté l’abri de la maison et vu la plage s’éloigner.

Je ne pouvais pas résister à l’appel du large.

Plus je m’éloignais, plus je grandissais, plus je devenais adulte, indépendante et forte.

Plus de rocher, plus de maison.

Je reviendrai peut être, qui sait ?

Maintenant, les vents sont plus forts et me secouent, j’écume, je claque.

Je me mêle à d’autres vagues, des grosses que la lune attire, ça s’appelle la marée.

J’ai porté mon premier bateau, qui m’a coupée, je me suis refermée, une fois qu’il était passé.

Les poissons sont plus grands, je ne vois plus les coquillages sous toute cette eau.

Les vagues vivent longtemps tu sais, elles voyagent beaucoup, d’une côte à l’autre dans le même océan.

Elles remontent les fleuves, les chahutent et salent leurs eaux douces qui viennent des montagnes. Je ne verrais jamais les montagnes.

Hélas, l’homme n’est jamais loin de nous, la nature, passe encore qui nous abandonne ses arbres, mais l’homme qui nous souille de ses déchets et nous tue est devenu insupportable.

Je hais ces hommes qui ne nous respectent plus, nous sommes complices, nous qui portons le pétrole visqueux sur les plages.

La mer qui m’abrite, est trop souvent touchée par ces pollutions et j’ai honte, je deviens laide, mes couleurs bleues si belles disparaissent.

Il y aura une suite à ce début d’histoire mais c’est bien pour aujourd’hui.